“Jamais je n’aurais pu imaginer”

Lorsque Eylül découvre la photographie du cadavre d’Aylan, échoué sur une plage de Bodrum, c’est le choc. “J’étais dévastée à l’instant où j’ai vu cette image”. La jeune fille connaît bien cette station balnéaire : elle y séjourne chaque année en compagnie de ses parents, l’été.

Pourtant en juillet dernier, son séjour est marqué par un récit inhabituel : “Une amie nous parlait des migrants qui tentaient de rejoindre l’île grecque de Kos, face à sa maison. Elle disait les entendre crier, la nuit, lorsque les gardes-côtes turcs les capturaient”. La jeune fille écoute alors l’histoire d’une oreille inattentive.

Il faudra attendre la photo d’Aylan, mercredi dernier, pour que le récit de son amie lui revienne en mémoire : “Cette tragédie était beaucoup plus proche que ce que nous pensions. Jamais je n’aurais pu imaginer que cela soit possible avant de découvrir cette photo”.

 

“L’habituelle hypocrisie des Turcs… et des Européens”

“Ici, on s’habitue à fermer les yeux sur le sort d’autrui.” confie Ecem, une étudiante en stylisme. Selon elle, la condition des réfugiés est connue de tous en Turquie, mais n’est que peu, voire pas abordée – sinon avec cynisme : “Les gens n’ont pas honte de plaisanter à ce sujet. Ils disent : mieux vaut se réveiller pour trouver une vache dans son jardin qu’un Syrien”.

C’est pourquoi l’étudiante n’hésite pas à critiquer le défilé de bons sentiments auquel elle a pu assister sur les réseaux sociaux : “Les réfugiés syriens n’intéressaient personne avant ce petit garçon, mais ils ont toujours été là”. Elle s’indigne de cette mobilisation, jugée tardive : “Deux millions de réfugiés ça se remarque non ? C’est l’habituelle hypocrisie des Turcs… et des Européens”.

 

Intégration des Syriens en Turquie : “le gouvernement a trop à faire”

Doruk se retrouve dans le témoignage précédent. Ce cadre d’une trentaine d’années vit dans une banlieue tranquille d’Istanbul, où les foyers de fortune de réfugiés se multiplient. “Il faudrait être aveugle pour ne pas les remarquer”, confie-t-il. “Ils vivent dans des taudis, comme ils peuvent. Ils mendient. Leur condition n’est pas bien meilleure dans les camps de réfugiés”.

Interrogé sur la responsabilité de son gouvernement dans la crise des migrants dont Aylan est devenu le symbole, Doruk hésite. Pour lui, la Turquie a accueilli à contre-coeur les réfugiés syriens, pour éviter d’être tenue responsable d’une catastrophe humanitaire. “L’administration Erdogan n’a jamais cherché à intégrer ces réfugiés, et les laisse livrés à eux-mêmes. À ce titre, elle a sa part de responsabilité. Mais d’un autre côté, que pourrions-nous faire pour les aider ? Avec l’état actuel de notre économie, et la guerre civile dans le sud-est, le gouvernement a trop à faire”.

Une opinion partagée par de nombreux Turcs, tout comme par leur président. Ce dernier, Recep Tayyip Erdogan, rejetait en effet mercredi dernier la responsabilité de la mort du petit Aylan sur les diplomaties européennes, accusées d’avoir fait de la mer Méditerranée un “cimetière de migrants”. Sortie fracassante d’un président peu enclin à l’auto-critique.