Législatives turques : percée historique du parti pro-Kurde

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Pour la première fois de son histoire, le peuple turc a permis ce dimanche l’entrée d’un parti kurde au Parlement avec 13,1 % des voix. Un moment historique pour les Kurdes mais aussi pour le reste de la Turquie qui rompt avec la majorité absolue que détenait le parti du gouvernement depuis 13 ans.

 

Le mouvement des Kurdes et du Printemps turc

Si la Turquie avait déjà connu des députés kurdes par le passé, ils n’avaient pourtant jamais été réunis sous la bannière d’une même formation politique. Le HDP (Parti démocratique des peuples) a rendu cette réalité possible ce 7 juin en décrochant 80 sièges au Parlement, figurant ainsi en pied de liste des principaux partis d’opposition, derrière le CHP (Parti républicain du peuple, gauche) et le MHP (Parti d’action nationaliste, droite nationaliste).

Un parti pro-Kurdes au Parlement donc, mais pas uniquement. Parfois qualifié à l’étranger de « Syriza turc », le HDP revendique la représentation de « toutes les minorités » et de « tous les opprimés »du pays. Promouvant la continuation de l’esprit de Gezi (le printemps turc de 2013), le parti compte donc autant sur les Kurdes du pays (20% de la population turque), surtout à l’Est, que sur la jeunesse turque fortement politisée des grandes villes.

À Istanbul, capitale économique du pays, les résultats montrent un AKP toujours en tête mais accusant un certain recul tandis que le CHP parvient comme à son habitude à se placer second. C’est le HDP qui crée ici la surprise en occupant la troisième place, traditionnellement celle de la droite nationaliste.

C’est dire que les révoltes de la place Taksim sont encore présentes dans les esprits de nombreux Stambouliotes. Pour les jeunes votants, il semble qu’il y ait eu un avant et un après Gezi, dont cette élection témoigne aujourd’hui.

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Gökçe (gauche) et Utku (droite), deux jeunes électeurs stambouliotes

Gökçe, 19 ans, est étudiante en psychologie à Istanbul. Elle a voté HDP tandis que son ami Utku, même âge, s’en est tenu au CHP. Ils représentent un des profils type de l’électorat de gauche en général et du HDP en particulier. Issus de classe moyenne supérieure, tout deux ont participé au mouvement Gezi de la place Taksim. Ils font partie de cette nouvelle génération résolument progressiste, laïque et anticapitaliste qui promet de changer le pays.

« C’est pendant Gezi que le président Erdoğan nous a révélé son vrai visage. Il nous a suffi de manifester paisiblement place Taksim pour qu’une violence jamais vue s’abatte sur nous. Nous savions que les Kurdes de l’Est subissaient des pressions, mais c’est seulement après avoir subi nous-mêmes cette brutalité du gouvernement que nous avons compris ce que ces gens vivent, et cela nous a rapproché politiquement », explique la jeune fille à la sortie des urnes.

Destins scellés des Kurdes et des Turcs

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Des partisans du HDP découvrent les résultats du scrutin, 7 juin 2015

10 % des voix suffisaient au HDP pour que les kurdes de Turquie écrivent une nouvelle page de leur histoire, mais pas seulement. Selon les sympathisants du mouvement, ce n’est pas moins que l’avenir de la démocratie turque dans son ensemble qui se jouait. Un tel score permettait non seulement au parti pro-Kurdes de bénéficier d’une représentation politique unifiée, mais également de mettre à mal la majorité présidentielle, installée au pouvoir depuis 13 ans.

Cette majorité brisée, il est devenu presque impossible au président Erdoğan d’imposer son projet de nouvelle Constitution visant à instaurer un régime présidentiel lui octroyant bien plus de pouvoirs. Une « dictature constitutionnelle » qu’il s’agissait à tout prix d’éviter selon Selahattin Demirtaş, siégeant à la direction du HDP aux côtés de son homologue féminin Figen Yüksekdağ.

Le danger semble donc avoir été évité – temporairement. Réunissant un peu plus de 13 % des voix, le HDP doit maintenant partager l’opposition avec les deux autres forces politiques dont le MHP qui représente la droite nationaliste turque, soit un mouvement plus conservateur que l’AKP. Les possibilités d’une coalition AKP-MHP ne sont d’ailleurs ni exclues, ni confirmées ; tandis que toute autre forme de coalition semble actuellement improbable, tant entre le Gouvernement et le reste de l’opposition qu’au sein de l’opposition elle-même.

Un autre scénario envisageable serait que l’AKP forme un gouvernement minoritaire et annonce la tenue de nouvelles élections générales afin de rétablir sa majorité. Cette perspective provoquerait une levée de boucliers de toute l’opposition de gauche, déterminée à agir contre une nouvelle dérive autocratique du président turc.

Pour l’heure l’esprit est à la fête pour les sympathisants du HDP, annoncés ailleurs comme les véritables vainqueurs de cette élection. Ils étaient à ce titre les seuls militants à célébrer leur victoire dans les rues d’Istanbul dans la nuit de dimanche, dansant le kolbastı (une danse traditionnelle turque) des heures durant, ce au terme d’une campagne ponctuées de violences. Le HDP aurait subi près de 70 attaques lors de sa campagne, notamment vendredi dernier, où plusieurs explosion lors d’un meeting tenu à Diyarbarkır ont fait au moins deux morts et plus de 200 blessés.

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A Istanbul comme dans d’autres villes de Turquie, les électeurs ont célébré leur “victoire” jusque tard dans la nuit

Alexandre Brutelle

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