A Kiev, des deux côtés des barricades

De Kiev, Ukraine

« Maïdan » est le nom donné au territoire conquis par les manifestants aux forces de l’ordre. C’est dans ce quartier économique de la capitale ukrainienne que l’opposition a organisé son quartier général, son centre de presse et ses armées, occupant ministères et autres bâtiments administratifs. Les habitants de ce véritable village autogéré l’ont juré : ce n’est qu’au prix de leur propre sang qu’ils se rendront. Les plus radicaux d’entre eux sont déjà prêts, en première ligne, guettant le moindre faux pas d’une police elle aussi prostrée dans l’attente.

Une ligne de policiers rue Institutskaya, à Kiev, le 2 février 2014

Le gouvernement a donné à l’opposition un délai de deux semaines pour vider les lieux et libérer les bâtiments administratifs occupés. Vécu comme une provocation supplémentaire, cet ultimatum a fait perdre aux protestataires toute illusion d’une sortie de crise pacifique. De l’avis commun, la place ne sera libérée qu’une fois la démission du président Ianoukovitch obtenue.

Les deux points les plus sensibles de la zone sont situés plein nord, et correspondent à deux rues menant directement à la Rada, le Parlement ukrainien. La rue Hrushevskoho est celle qui a fait le plus parler d’elle – c’est là que les affrontements ont été les plus violents quelques semaines auparavant, causant deux morts chez les protestataires. C’est le lieu d’échauffourées à venir le plus probable.

 Au cours des premiers jours de la trêve annoncée courant janvier, l’accès y était protégé par quatre check points ; aujourd’hui cependant, à peu près n’importe qui peut passer y jeter un coup d’œil – curieux, journalistes. Le lieu est constamment assailli par les flashs des appareils photo de chacun.

Un petit café est même resté ouvert, surréaliste, à deux pas de l’entrée de ces dernières barricades. Sur la devanture de l’établissement, témoin de l’ampleur des derniers combats, un impact de balle devant lequel les passants s’arrêtent à tout heure du jour ou de la nuit.

Un peu plus loin, des hommes cagoulés, casqués et armés de bâtons, contrôlent les allées et venues vers cette ligne de front. Autour, quelques groupes armés montent la garde près d’un bon feu. Ici, l’accès est plus difficile : des “provocateurs” s’infiltrent régulièrement en première ligne afin d’insulter les forces de l’ordre en faction une centaine de mètres plus loin. 

Là, rien n’a bougé depuis les derniers combats. Le sol noir de cendres a gelé, avec ses barbelés et ses morceaux de tôle. Le terrain se nivelle vers le haut jusqu’à un mur de pneus au-delà duquel se tient un miroir déformant dressé face aux manifestants : ce sont les forces de l’ordre, figées dans la même position d’attente. Leur ligne est formée par de jeunes recrues qui, pour la plupart, n’ont pas la vingtaine passée.

Un climat de terreur

Yulia, une manifestante rattachée au mouvement Euromaïdan, le groupe chargé de la communication de presse de l’opposition, témoigne de l’ignorance dans laquelle sont tenues ces recrues :

« On compte quelques officiers parmi les membres de ma famille. En les rencontrant pendant leur permission, nous nous sommes rendu compte qu’ils étaient complètement coupés de la réalité.

Des programmes télévisés modifiés leur sont diffusés depuis leur lieu de résidence, où des images de Maïdan sont commentées de manière à nous faire passer pour des fascistes prêts à tout pour renverser le pouvoir, que nous sommes équipés d’armes à feu ; tout pour créer un climat de terreur.

La plupart ont bien évidemment compris qu’il s’agit de désinformation. Malheureusement, certains parmi les troupes croient à ces absurdités. »

Dans l’ombre de ces recrues, quelques officiers de la division Berkut passent, lançant quelques ordres. Dans les rangs, des accents russes se font entendre, alimentant les soupçons d’une engagement concret de la Russie dans le conflit. Quant à la stratégie choisie depuis le début de la trêve, un garde la résume en ces mots :

« S’ils font un pas en avant, nous avancerons d’un pas. S’ils font un pas en arrière, nous reculerons d’un pas. »

Il me confie également qu’il arrive que les jeunes policiers traversent les lignes pour apporter des vivres ou des vêtements chauds aux « revolutionnaires », chaque fois que le Berkut s’absente. Les jeunes policiers ont cela de commun avec les révolutionnaires : la crainte de ces forces spéciales. Torture, kidnapping, humiliation, collaboration avec les titushkas (des hooligans employés par les forces de police pour renforcer leurs effectifs), ces officiers ne sont en effet pas réputés pour leur bonté de cœur.

Pour aller à leur rencontre, il faut suffit de parcourir l’interminable rue Instituskaya, une fois passé le dernier checkpoint tenu par l’opposition. Ce long chemin qui mène vers les garnisons de policiers et de forces spéciales mobilisées, ne connaît en termes de passants qu’indics et “tituschkas”. Il est fortement déconseillé de s’y aventurer ; c’est une zone de non-droit où la sécurité des ukrainiens n’est plus garantie. 

Ces groupes de jeunes sont responsables de kidnappings, de tortures et d’agressions sauvages de manifestants – services pour lesquels l’Etat ukrainien les rémunère. Ils peuvent facilement être repérés dans le parc éponyme à la rue qui y mène ; ils y vivent sous une tente, à la vue de n’importe désireux s’aventurer jusque sur leur territoire. 

Maïdan, une guerre d’usure

A Maïdan, l’autogestion des manifestants permet à des milliers de personnes de manger, dormir et se chauffer chaque jour gratuitement depuis deux mois. Ils n’en ont pas moins des divergences sur le plan de l’endurance. Si certains acceptent le déroulement des négociations et en supportent la lenteur, tous n’ont pas autant de patience.

Praviy Sector (Right Sector), la milice de sécurité la plus radicale, alliance de différents groupes nationalistes, a déclaré ce week-end qu’elle passerait à l’assaut du Parlement si les demandes de l’opposition n’étaient pas satisfaites avant le mardi 4 février, jour tant attendu de la session parlementaire.

La question étant de savoir s’il serait judicieux pour ces milices de rompre le rythme des négociations afin de tenter une offensive. Quatre manifestants de Maïdan nous proposent d’y voir plus clair.

Olja, étudiante de 20 ans, revenant de son travail de volontaire à la cantine des milices, explique :

« Je n’avais pas entendu parler de cet ultimatum de Right Sector avant que mon fiancé les rejoigne.

Mon point de vue sur ce groupe n’est pas vraiment tranché – je ne les supporte pas à 100% mais d’une manière générale, j’ai plutôt bonne opinion de ce groupe. Je pense qu’ils poursuivent un combat juste pour les Ukrainiens et avec les Ukrainiens.

Pour le reste, je ne pense pas que l’usage de la violence soit la seule solution à notre portée. Ce ne devrait être un scénario à envisager que dans le cas où rien n’avance avec les négociations.

Certaines personnes subissent le froid depuis des mois, dans leurs tentes, sur les barricades qu’elles protègent, sur la place de l’Indépendance lors des meetings qui se tiennent chaque jour ici. Ces gens ont déjà beaucoup subi, mais ils ne laisseront pas la situation durer éternellement. »

Stanislav, 75 ans, employé à mi-temps en chantier :

« Le gouvernement cherche à gagner du temps en repoussant les votes des réformes proposées par l’opposition. Dans ce contexte de négociations, l’ultimatum donné par Right Sector me paraît tellement déraisonnable que je ne pense pas qu’il soit à prendre au sérieux.

Une offensive d’où qu’elle vienne créerait une situation incontrôlable, beaucoup de sang coulerait et des vies seraient perdues bêtement. Chaque camp semble l’avoir compris.

En termes d’attaques, nous n’en sommes plus aux répressions brutales que nous avons pu connaître auparavant – les attaques sont devenues individuelles –, arrestations, attaques de titushkis. Je ne crois pas que de nouvelles attaques seront nécessaires, je ne pense à vrai dire même pas qu’elles soient possibles. On peut facilement imaginer que le Svoboda [parti d’extrême droite, ndlr] contrôle totalement les Right Sector mais prétend le contraire – histoire de rassembler contre les extrêmes. »

Deux soldats d’un groupe de sécurité de Maïdan, à l’entrée de la barricade, me confient également leur point de vue privilégié sur les événements. Ce sont eux qui tiendront le front des prochains combats. G., 43 ans, explique :

« Les négociations n’avancent pas. Concernant Right Sector et leur ultimatum, il y a toutes les raisons du monde de les croire. Cependant, stratégiquement parlant, ce ne serait peut-être pas le meilleur moment pour attaquer…

Avant, je travaillais dans les forces d’intervention de police, exactement comme les officiers de cette rue et honnêtement, je les plains. Ce sont simplement des gamins. Ils ne s’attendaient probablement pas à ce genre de situation en s’enrôlant.

Les Berkuts utilisent ces gosses comme des boucliers humains pour ralentir la première vague d’attaque lorsqu’elle arrivera. Triste. Et en ce qui concerne le Berkut, ce qu’on en dit est vrai : drogues pour booster leurs performances physiques, travail en psychiatrie pour les désensibiliser – c’est une section de psychopathes, et les jeunes policiers en ont peur. »

G. 17 ans :

« J’étais aux barricades aujourd’hui et hier – il y a de moins en moins de policiers rue Hrushevskoho. Il faudrait attaquer le plus rapidement possible. »

 

Le président ukrainien à Sotchi

Attaque ou non, rien ne le laisse prévoir. Des gestes d’intimidation surviennent chaque jour des deux côtés des barricades. Chacun suggère à son adversaire la possibilité d’un conflit que l’attente rend chaque jour plus probable, à mesure que la patience du pouvoir tout comme de l’opposition commence à s’user assez pour permettre la provocation de trop.

Ce mercredi, on débat d’un éventuel retour à la Constitution de 2004 qui décentraliserait les pouvoirs du Président en les partageant entre les differents partis. A l’heure où l’on aura les résultats, le président Ianoukovitch sera quant à lui en Russie pour les Jeux olympiques de Sotchi, comme son cabinet l’a annoncé dans la soirée de mardi, provoquant la consternation des Ukrainiens.

Alexandre Brutelle

N.B : Ce reportage est disponible dans sa version originale sur le site de Rue89.

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